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Les risques de la supplémentation

Les risques de la supplémentation

Les risques associés à l’introduction précoce de suppléments de préparations commerciales pour nourrissons (PCN) chez le bébé allaité

L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) recommande l’allaitement exclusif les six premiers mois de vie du nourrisson. Santé Canada reprend cette recommandation pour la faire sienne. Plusieurs questions se posent : pourquoi exclusif ? Pourquoi six mois ? Quel est l’impact d’un supplément dans les premiers jours ou semaines de vie ?

Quelles sont les caractéristiques du nouveau-né ?

À la naissance, le nouveau-né humain possède des systèmes digestif et immunitaire immatures et inachevés. Le système digestif est en effet poreux à la naissance et cette porosité prend plusieurs mois à disparaître ou du moins à diminuer. Cette perméabilité rend les nouveau-nés plus vulnérables aux infections, d’autant plus que le système immunitaire est encore immature. Celui-ci s’adapte rapidement en postnatal. En effet, l’exposition aux antigènes et microbes inhalés et ingérés favorise une certaine maturation des barrières muqueuses. La qualité du développement du système immunitaire va être influencée principalement par le type de bactéries qui colonisent la région intestinale. Ainsi, le contact peau à peau maman/bébé à la naissance est très important pour que la colonisation se fasse avec les microbes familiers de la mère. De plus, la composition de la flore intestinale est influencée par l’âge gestationnel, le type d’accouchement, l’alimentation, l’âge d’introduction des aliments complémentaires, l’exposition aux microbes par contact et l’usage des antibiotiques. La première colonisation représente la flore dominante qui persistera dans le temps. Les bactéries qui arriveront plus tard seront toujours les moins bienvenues et seront rejetées par les premières. Ainsi, la colonisation des premiers jours de vie sera la clef déterminante de la santé et de la vie futures de chaque individu.

Le colostrum et le lait maternel vont pallier l’immaturité du système immunitaire et aider à achever son développement. Ils vont participer au développement d’une flore intestinale bien particulière, composée à 90% de lactobacillus bifidus et de bifidobactéries (« les bonnes bactéries »). Le 10% restant va être composé de différentes bactéries pathogènes (« les mauvaises bactéries ») comme les streptococcus, bactéroides, clostridium, micrococcus, enterococcus et E. coli. Cette flore typique du bébé allaité crée un environnement au pH bas (entre 5.1 et 5.4), qui rend les selles peu odorantes. Les composantes du colostrum et du lait maternel favorisent le développement des bonnes bactéries. Celles-ci aident à éliminer les mauvaises bactéries qui restent donc en quantité réduite. Aussi, elles créent une barrière résistante pour limiter le passage des mauvaises bactéries à travers la paroi intestinale vers la circulation sanguine et donc diminuent les inflammations. Ce fragile équilibre de la flore intestinale est ainsi gardé plus facilement grâce à l’allaitement exclusif.

Les bénéfices du lait maternel sur le système immunitaire sont exponentiels à l’exclusivité de l’allaitement et à la durée totale de l’allaitement. Les 3 premiers mois de vie sont une période critique où l’effet est plus important. Tout autre aliment introduit avant 6 mois peut affecter les muqueuses du système digestif.

La flore intestinale d’un bébé nourri aux PCN (Préparations Commerciales pour Nourrissons) est différente. Elle va être mixte et partagée presque également entre les bonnes et les mauvaises bactéries. Ces dernières seront également en plus grande variété. Le pH intestinal du bébé sera ainsi plus élevé (entre 5.9 et 7.3). Cette flore n’assure pas la même protection que celle des bébés allaités exclusivement. Les bébés non allaités seront donc plus vulnérables aux infections.

Un supplément de PCN donné à un bébé allaité aura quel effet sur cette physiologie ?

Un bébé allaité qui reçoit un supplément de PCN verra sa flore changer et ressembler davantage à celle d’un bébé nourrit aux PCN (avec un pH ente 5.4 et 6). Plus les PCN sont données tôt, plus le changement de la flore serait grand et durable. Les intestins de ces bébés ne retrouveraient donc pas un pH comparable à celui d’un bébé allaité exclusivement. Aussi, les PCN n’apportent pas la protection contre la porosité du système digestif immature, ce qui rend les bébés alimentés de cette façon plus à risque d’infection. Ainsi, les PCN présentent un risque accru tant que cette immaturité digestive est présente, soit environ les 6 premiers mois de vie. À 6 mois, en effet, la porosité intestinale diminue et par le fait même, les risques d’infection aussi.

Il était pensé jusqu’à récemment qu’à l’introduction des aliments complémentaires, la flore des bébés allaités et celles des bébés nourris aux PCN étaient semblables. Il semble plutôt que la flore des bébés allaités reste différente tant que l’enfant est allaité. En effet, l’introduction des aliments complémentaires ne serait pas le marqueur dans le temps du changement de la flore des bébés allaités mais ce serait plutôt l’arrêt de l’allaitement, peu importe l’âge auquel il survient.

L’introduction des aliments complémentaires rajouterait environ seulement 20 enzymes différents chez un bébé allaité exclusivement versus 230 chez un bébé nourri partiellement ou complètement avec des PCN. Ceci s’explique par le fait qu’un bébé allaité exclusivement a beaucoup plus de bifidobactéries (bonnes bactéries) qu’un bébé nourri en tout ou en partie avec des PCN. Or, les bifidobactéries servent à digérer la nouvelle nourriture. Le système digestif du bébé allaité exclusivement s’adapte donc mieux à l’introduction des aliments complémentaires et n’a, ainsi, pas besoin de diversifier sa flore.

Les premières semaines de vie sont une période critique due à la porosité du système digestif et à la fragilité de la flore intestinale. La première semaine de vie en est une tout particulièrement déterminante, et tout supplément donné durant les premiers jours pourrait perturber la physiologie intestinale de cette période.

L’OMS a émis un guide qui explique les raisons médicales justifiant une supplémentation. Il présente très peu de situations où la supplémentation est justifiée. Avant de supplémenter avec des PCN, il est recommandé de proposer à la mère d’exprimer son lait pour que la supplémentation se fasse avec du lait maternel, ce qui protège l’allaitement exclusif.

L’effet d’une supplémentation à la naissance peut aussi aggraver le ou les problèmes d’allaitement présents et est directement relié à une durée de l’allaitement plus courte.

Un autre risque à considérer est celui de l’introduction précoce de la protéine bovine qui peut conduire à un risque accru de développement d’allergies. Un supplément inapproprié peut affecter la confiance de la mère en sa capacité de produire assez de lait pour répondre aux besoins nutritionnels de son bébé et peut faire en sorte qu’elle ressente le besoin de supplémenter sur une plus longue période, simplement pour se rassurer.

Voici, en bref, les risques de la supplémentation chez un bébé allaité:

  • affecte la flore intestinale
  • sensibilise le bébé aux protéines étrangères
  • perturbe le cycle de l’allaitement à la demande, ce qui peut ultérieurement amener à des problèmes de production de lait et donc à une supplémentation à long terme
  • diminue la durée de l’allaitement exclusif et peut diminuer la durée de l’allaitement total
  • perturbe la physiologie hormonale (de l’ocytocine) des premiers jours, ce qui aurait un impact à long terme sur la production de lait
  • peut retarder la montée de lait en diminuant la stimulation faite directement aux seins si la fréquence des tétées est réduite
  • peut augmenter les diarrhées et autres infections
  • peut augmenter l’engorgement et ses complications
  • peut augmenter la déshydratation et la perte de poids

Qu’en est-il chez un enfant à haut risque d’allergies ?

Un enfant présente un haut risque d’allergies lorsqu’un ou deux de ses parents ont des allergies. Un enfant avec un parent allergique a de 20% à 40% plus de risque de développer des allergies et un enfant dont les deux parents présentent des allergies, a de 50% à 80% plus de risque d’en développer lui aussi, comparativement aux enfants dont les parents ne souffrent pas d’allergies.

Chez ces enfants à risque, l’allaitement exclusif pendant les 4 premiers mois est associé à une diminution des risques d’allergies. L’introduction des aliments complémentaires entre 4 et 6 mois serait bénéfique pour diminuer le risque d’allergies. La durée totale de l’allaitement semblerait jouer, en effet, un rôle plus important dans la prévention des allergies que la durée de l’allaitement exclusif en tant que tel, mais ceci devra être confirmé par d’autres études.

Par contre, un supplément donné dans les premiers jours de vie pourrait suffire à favoriser le développement des allergies. Pour les bébés à haut risque d’allergie, si un supplément de PCN doit être donné, les préparations hypoallergiques devraient être privilégiées.

Des questions restent encore sans réponses précises et invitent à la prudence. Y a-t-il une quantité de suppléments critique? Y a-t-il une période critique? Il faut aussi tenir compte de différents facteurs qui peuvent influencer les effets de la supplémentation : l’âge gestationnel à la naissance, la santé du bébé et de la mère pendant la grossesse et à la naissance, les interventions durant l’accouchement, le type d’accouchement… Bref, la question est complexe !

David Newburg écrivait: « La multiplicité des composantes dans le lait humain, qui inhibent les maladies courantes chez les nourrissons, justifie probablement de déplacer l’attention accordée jusqu’ici dans l’étude du lait humain. Plutôt que de considérer le lait humain comme un aliment qui contient des anticorps, il serait peut-être plus juste de le concevoir comme un ensemble de composantes protectrices biologiquement actives qui fournissent de surcroît un soutien nutritif » (citation dans Biologie de l’allaitement, de Micheline Beaudry, Sylvie Chiasson et Julie Lauzière). C’est donc pour cette raison, entre autres, que le lait maternel ne pourra jamais être égalé !

Marie-Caroline Bergouignan

Consultante en lactation IBCLC

CALM

Septembre 2015

 

Références

  • Breastfeeding a guide for the medical profession, de Lawrence et Lawrence, 2011
  • Biologie de l’allaitement, de Micheline Beaudry, Sylvie Chiasson et Julie Lauzière, 2006
  • Breastfeeding management for the clinician, de Marsha Walker, 2011
  • Breastfeeding answers made simple, de Nancy Mohrbacher, 2010
  • http://www.lllfrance.org/Feuillets-du-Dr-Jack-Newman/Comment-le-lait-maternel-protege-les-nouveau-nes.html
  • http://journals.plos.org/plosbiology/article?id=10.1371/journal.pbio.1001631
  • http://www.mamaneprouvette.com/2013/01/question-de-la-semaine-est-il-bon-quun.html
  • http://www.health-e-learning.com/articles/JustOneBottle.pdf
  • http://www.mamaneprouvette.com/2014/12/la-petite-histoire-dun-seul-biberon-de.html
  • http://www.mamaneprouvette.com/2012/09/letablissement-de-la-flore-intestinale.html
  • http://www.scienceandsensibility.org/the-healthy-birth-dyad-or-triad-exploring-birth-and-the-microbiome/
  • http://www.cps.ca/fr/documents/position/nutrition-nourrisson-ne-a-terme-en-sante-apercu
  • http://www.cps.ca/fr/documents/position/prevention-des-allergies-chez-les-nourrissons-a-haut-risque
  • http://whqlibdoc.who.int/hq/2009/WHO_FCH_CAH_09.01_eng.pdf
  • http://www.bfmed.org/Resources/Protocols.aspx
  • http://www.lllfrance.org/Dossiers-de-l-allaitement/DA-57-Colostrum-lor-liquide.html
  • http://journal.frontiersin.org/article/10.3389/fcimb.2015.00003/full
  • http://www.the-scientist.com/?articles.view/articleNo/42964/title/Maturation-of-the-Infant-Microbiome/